Travail et société · XVIIIe–XXe siècle

Derrière les montres, la vie des horlogers.

Des maisons-ateliers aux fabriques : apprentissages, familles, métiers invisibles et bouleversements industriels au Val-de-Travers.

Vue panoramique sur Fleurier et les hauteurs du Jura.
Vue panoramique sur Fleurier et les hauteurs du Jura.Crédit : Spigaf · CC BY-SA 4.0 · image d’origine

L'histoire des montres ne dit pas à elle seule celle des personnes qui les ont fabriquées. Au Val-de-Travers, la précision était une affaire de gestes répétés, d'apprentissage, de transports, de sous-traitance, de commandes et de revenus parfois incertains. Les archives régionales permettent d'entrevoir ces vies sans inventer les voix qui nous manquent.

Avant l'usine : le village agricole devient un pays d'ateliers

Au milieu du XVIIIe siècle, Fleurier demeure un village largement agricole. Deux activités organisées en réseaux de production décentralisés modifient sa vie économique : la dentelle, déjà présente à la fin du XVIIe siècle, et l'horlogerie, introduite vers 1730. L'horloger ne remplace pas du jour au lendemain le cultivateur : les activités se côtoient, parfois au sein des mêmes communautés.

Le Dictionnaire historique de la Suisse donne pour Fleurier environ 300 dentellières en 1794, mais 88 horlogers cette même année. Ces chiffres concernent deux métiers distincts et ne démontrent pas la proportion de femmes dans l'horlogerie. Ils rappellent toutefois que l'histoire économique locale ne fut pas exclusivement masculine ni uniquement horlogère.

La Fondation Qualité Fleurier propose d'autres chiffres pour les horlogers de cette époque : 15 en 1750 et 106 en 1794, contre 16 et 88 dans le Dictionnaire historique. Cette divergence doit être signalée plutôt que masquée.

Une montre passe entre plusieurs mains

Le musée régional explique que le système de fabrication en « parties brisées » permet à plusieurs spécialistes de contribuer à une même montre. L'établisseur organise la circulation des pièces et des commandes, puis leur assemblage et leur commercialisation. La qualité d'un objet fini résulte ainsi de nombreux métiers : ébauches, ressorts, aiguilles, cadrans, boîtes ou travaux de finition.

Cette division du travail favorise l'installation de petits ateliers et le travail hors des grandes fabriques. Elle implique également une dépendance envers les commandes, les fournisseurs et les négociants. Il serait trompeur de décrire un unique modèle d'atelier valable à toutes les époques : les pratiques changent avec la mécanisation et la concentration industrielle.

Dans les inventaires, les noms des maisons de commerce sont plus visibles que ceux des ouvriers ou des sous-traitants. Pour retrouver ces derniers, il faut examiner livres de comptes, correspondances, registres professionnels et archives photographiques.

Fleurier s'agrandit avec l'industrie

Fleurier passe, selon le Dictionnaire historique de la Suisse, d'environ 460 habitants en 1750 à 1 770 en 1850, puis 3 746 en 1900. L'horlogerie joue un rôle majeur dans ce changement, sans expliquer à elle seule toute la croissance : dentelle, transports, commerce et autres manufactures se développent eux aussi.

Le même dictionnaire dénombre 340 horlogers en 1850, 634 en 1866, 629 en 1900 répartis dans 142 ateliers, manufactures et fabriques, puis 695 en 1910. Les rues, les bâtiments professionnels et les équipements collectifs prennent une importance nouvelle. Une maison, une école ou un atelier peuvent ainsi raconter l'organisation d'une communauté autant qu'une grande marque.

Le village de Fleurier, au coeur du Val-de-Travers.
Le village de Fleurier, au coeur du Val-de-Travers.Crédit : Roland Zumbuehl · CC BY 3.0 · image d’origine

Apprendre un métier : les maîtres, les apprentis et l'école

La transmission des gestes précède l'ouverture des écoles techniques : la tradition attribue à David-Jean-Jacques-Henri Vaucher la formation de plusieurs apprentis, dont Ferdinand Berthoud. Il faut distinguer cette transmission artisanale du cadre scolaire qui se met progressivement en place.

L'école d'horlogerie de Fleurier ouvre en 1851. Le Dictionnaire historique de la Suisse précise que l'école d'horlogerie et de mécanique fonctionne jusqu'en 1985. Ses dessins techniques, sa correspondance et ses photographies constituent aujourd'hui une partie des archives conservées par le Musée régional du Val-de-Travers.

L'horlogerie exige de maîtriser une suite d'opérations précises ; les écoles accompagnent la transformation du métier, mais ne font pas disparaître immédiatement l'apprentissage dans les ateliers.

Le temple de Fleurier, patrimoine architectural local.
Le temple de Fleurier, patrimoine architectural local.Crédit : Roland Zumbuehl · CC BY 3.0 · image d’origine

Des patronymes aux maisons : Bovet, Vaucher, Juvet, Dimier

Les entreprises sont aussi des réseaux familiaux et commerciaux. À partir de 1822, les frères Bovet développent les relations entre les montres produites à Fleurier et le marché chinois. La Fondation Qualité Fleurier signale parmi les maisons qui suivent cette voie Vaucher Frères, Édouard Juvet, venu de Buttes, et les frères Dimier, originaires de Genève.

Les parcours de ces maisons sont différents : changement de propriétaire, déplacement des ateliers, spécialisation, interruption ou transformation des activités. Il faut se garder de considérer un nom de famille ou une marque d'aujourd'hui comme une entreprise demeurée inchangée pendant deux siècles.

Après la crise des années 1930, la Fondation Qualité Fleurier mentionne encore, en 1940, huit fabricants d'horlogerie à Fleurier, notamment Fleurier Watch Co SA, Bovet frères et Cie SA et Numa Jeannin SA. Parallèlement, des usines fournissent aiguilles, cadrans, ressorts, ébauches et verres : des métiers indispensables mais moins célèbres que les marques présentes sur les cadrans.

Femmes, familles et travail : ce que les archives permettent de dire

L'histoire du travail doit aussi prêter attention à celles qui produisent, gèrent un foyer, transmettent des savoir-faire ou prennent part aux métiers de finition. Mais une photographie ancienne montrant un atelier, ou les chiffres de la dentellerie, ne suffisent pas à quantifier les ouvrières de l'horlogerie à Fleurier.

Pour établir précisément la place des femmes, des enfants ou du travail familial selon les décennies, il faudrait confronter registres d'entreprises, recensements, documents scolaires et témoignages. La présente synthèse n'attribue donc ni proportion ni salaire sans source locale identifiable.

Cette prudence est une invitation à la recherche : les archives du Musée régional comprennent notamment livres de comptes et fonds photographiques, qui pourraient permettre des portraits individuels mieux documentés.

1930–1990 : des crises qui changent des vies

La série du Dictionnaire historique de la Suisse donne la mesure des variations du secteur à Fleurier : 559 horlogers en 1927, 367 en 1935, 272 en 1948, 560 en 1970 et environ 100 en 1990. Ces nombres ne constituent pas, à eux seuls, un calcul des licenciements : les périmètres statistiques, les migrations professionnelles et les autres activités doivent être pris en compte.

La crise des années 1970 et du début des années 1980 accompagne la réorganisation de l'industrie horlogère suisse. Elle est liée à l'évolution technologique, à la concurrence mondiale et à la transformation des structures de production. La fermeture d'un atelier peut modifier le destin d'une famille bien davantage que ne le laisse voir une statistique.

Dans son film de 1985 « Nous étions les rois du monde », Henry Brandt revient sur les conséquences humaines de la crise au Val-de-Travers ; la Cinémathèque suisse cite notamment des fermetures concernant ETA, Tornos et Ébauches. Le documentaire éclaire une expérience vécue et ne doit pas être confondu avec une enquête statistique exhaustive.

La mémoire filmée : Albert Bernet et Henry Brandt

Le documentaire « Les Hommes de la montre », réalisé en 1964 par Henry Brandt, suit notamment Albert Bernet, paysan-horloger d'une ferme isolée du Val-de-Travers. Le film examine le passage du travail à domicile à une industrie où les machines et les cadences transforment les gestes.

Vingt ans plus tard, « Nous étions les rois du monde » observe une vallée frappée par le recul de l'emploi industriel. Ensemble, les deux films permettent de replacer l'horlogerie dans la vie du Vallon. Ils constituent des témoignages filmiques à consulter dans les cadres de diffusion autorisés, et non des vidéos librement réutilisables.

Où trouver les traces des ateliers et des personnes ?

Le Musée régional du Val-de-Travers conserve, selon l'inventaire du projet Arc horloger, des archives d'une maison Berthoud active à Fleurier et Paris, des documents de l'école d'horlogerie, un fonds photographique Schelling couvrant le XXe siècle, des livres de comptes et des catalogues commerciaux.

L'exposition permanente du Musée des Mascarons à Môtiers retrace trois siècles d'horlogerie, de l'agriculture aux voyages internationaux, puis à la mécanisation et aux crises. Pour mener une recherche nominative, il convient de prendre contact avec le musée ; sa base d'inventaire n'est pas nécessairement consultable publiquement.

Une enquête historique sérieuse doit aussi documenter les maisons disparues, les lieux dont la fonction a changé et les témoignages familiaux. Chaque souvenir ou photographie devrait être daté, attribué et publié avec les autorisations utiles, sans transformer une hypothèse en fait.

Le village de Môtiers.
Le village de Môtiers.Crédit : Hadi · CC0 · image d’origine