Fleurier · Couvet · Môtiers · La Côte-aux-Fées

Trois siècles d'horlogerie au Val-de-Travers.

Des ateliers de paysans-horlogers aux montres destinées à la Chine, puis aux manufactures de haute horlogerie : le Vallon a appris à mesurer le temps et à le faire voyager.

Vue panoramique sur Fleurier et les hauteurs du Jura.
Vue panoramique sur Fleurier et les hauteurs du Jura.Crédit : Spigaf · CC BY-SA 4.0 · image d’origine

L'horlogerie est l'une des grandes histoires du Val-de-Travers. Elle naît dans des ateliers modestes, gagne les marchés européens et asiatiques, bouleverse la vie quotidienne et traverse plusieurs crises avant de retrouver une place dans la haute horlogerie contemporaine. Ce récit distingue la commune actuelle de Val-de-Travers de sa région historique, à laquelle appartient également La Côte-aux-Fées.

Vers 1730 : quand le temps entre dans les ateliers

Dans le Val-de-Travers du XVIIIe siècle, l'agriculture et les métiers domestiques occupent une place centrale. La fabrication horlogère vient diversifier cette économie. Selon les repères de la Fondation Qualité Fleurier, David-Jean-Jacques-Henri Vaucher introduit l'horlogerie à Fleurier vers 1730. On y dénombre une quinzaine d'horlogers en 1750 et plus d'une centaine à la fin du siècle.

La production ne repose pas encore sur une usine unique : ébauches, roues, ressorts, boîtes, cadrans et assemblage peuvent être répartis entre différents ateliers. Ce système dit « en parties brisées » associe des compétences spécialisées et fait progressivement vivre un réseau de familles et d'artisans. La montre raconte ainsi une organisation du travail autant qu'une invention mécanique.

Ferdinand Berthoud : de Couvet aux horloges de marine

Né en 1727 à Plancemont, au-dessus de Couvet, Ferdinand Berthoud apprend très jeune le métier de pendulier dans son entourage familial. En 1745, il rejoint Paris. Il y devient l'un des grands horlogers et théoriciens de la mesure du temps au siècle des Lumières.

La précision n'est pas seulement affaire de confort : en mer, elle aide à calculer la longitude et à rendre la navigation plus sûre. Berthoud travaille notamment aux horloges marines et reçoit en 1770 le titre d'horloger mécanicien du roi et de la marine de France. Son parcours donne une dimension scientifique et internationale à une tradition née au Vallon.

Portrait ancien de Ferdinand Berthoud, horloger né à Plancemont en 1727.
Ferdinand Berthoud (1727–1807), horloger et spécialiste des chronomètres de marine.Crédit : Auteur non identifié · Musée des arts et métiers–Cnam · Domaine public · image d’origine

1822 et la Chine : l'aventure des montres Bovet

L'une des pages les plus étonnantes de cette histoire relie Fleurier à Canton. Après un séjour à Londres et une expérience du commerce en Chine, Édouard Bovet s'associe à ses frères en 1822. La maison fait fabriquer des montres dans la région et les expédie vers le marché chinois. D'autres maisons de Fleurier, notamment Vaucher, Juvet et Dimier, empruntent ensuite cette voie.

Les « montres chinoises » se distinguent souvent par leurs décors, leurs émaux et le soin accordé aux mouvements visibles. Elles expriment une adaptation aux goûts d'une clientèle éloignée ; leur commerce dépend aussi des rapports économiques et politiques entre l'Europe et la Chine. Au XIXe siècle, le nom de Fleurier circule ainsi bien au-delà de la vallée.

Montre de poche européenne exportée pour le marché chinois, XVIIIe ou début XIXe siècle, fabricant non identifié (British Museum).
Montre européenne destinée au marché chinois, XVIIIe ou début XIXe siècle ; fabricant non identifié. Collection du British Museum.Crédit : Daderot — photographie de la collection du British Museum · CC0 1.0 · image d’origine

Un siècle d'ateliers, d'écoles et de manufactures

Le succès commercial transforme Fleurier. Une première école d'horlogerie ouvre en 1851. Le Dictionnaire historique de la Suisse dénombre 634 horlogers en 1866, tandis que la Fondation Qualité Fleurier cite 634 horlogers dans une trentaine de maisons en 1887. Ces décomptes divergent sur leur date et ne doivent pas être fusionnés en une série homogène. L'activité concerne aussi les métiers annexes : composants, outils, finitions et petites fournitures.

Cette croissance modifie les rythmes de travail, l'habitat et l'apprentissage. Derrière les grandes marques se trouvent des ateliers spécialisés et des générations de personnes dont les noms ne figurent pas toujours sur les cadrans. Pour comprendre précisément leur vie et leurs conditions de travail, il faut lire les archives, comparer les témoignages et distinguer les différents métiers. Le dossier consacré aux familles et ateliers ouvre cette enquête sociale.

La Côte-aux-Fées et Piaget : la précision venue des hauteurs

En 1874, Georges-Édouard Piaget, âgé de dix-neuf ans, installe un atelier dans la ferme familiale de La Côte-aux-Fées. Il commence par réaliser des mouvements et composants de haute précision. Cette commune, voisine de Val-de-Travers mais administrativement distincte, appartient pleinement à l'histoire horlogère régionale.

L'entreprise familiale grandit, dépose la marque Piaget en 1943 et se fait connaître au XXe siècle pour ses montres et ses mouvements extra-plats. Le calibre 9P de 1957, puis le 12P de 1960, illustrent cette spécialisation : réduire l'épaisseur d'un mouvement sans renoncer aux exigences mécaniques.

La Côte-aux-Fées depuis le Cochet.
La Côte-aux-Fées depuis le Cochet.Crédit : Pmau · CC BY-SA 4.0 · image d’origine

Science, crises et renaissance

Né à Fleurier, le physicien Charles-Édouard Guillaume reçoit le prix Nobel de physique en 1920 pour ses travaux sur les alliages fer-nickel, notamment l'invar et l'élinvar. Leurs propriétés sont importantes pour les instruments de précision et pour l'horlogerie. Mais l'industrie connaît aussi les crises économiques du XXe siècle.

À partir des années 1970, l'essor des mouvements électroniques à quartz et les mutations du marché fragilisent une partie de la production mécanique suisse. Cette période entraîne fermetures et reconversions. En 1976, à contre-courant, Michel Parmigiani ouvre un atelier de restauration d'horlogerie ancienne à Couvet : préserver et comprendre les mécanismes du passé devient une voie vers l'avenir.

Depuis les années 1990 : la haute horlogerie reprend racine

La création de Parmigiani Fleurier en 1996, le développement de Chopard Manufacture à Fleurier, puis de Vaucher Manufacture Fleurier à partir de 2002 témoignent d'un nouveau chapitre industriel. Bovet perpétue lui aussi son nom historique, notamment avec le château de Môtiers. Ces entreprises allient métiers d'art, fabrication de mouvements et technologies contemporaines.

Fondée en 2001, la Fondation Qualité Fleurier met en avant des exigences de précision, de durabilité et de qualité de fabrication. Il ne s'agit pas d'une continuité sans rupture : l'horlogerie du XXIe siècle n'emploie pas les mêmes procédés ni les mêmes effectifs que celle du XIXe. Elle s'inscrit néanmoins dans une mémoire technique régionale de près de trois siècles.

Deux montres de poche ornées créées pour le marché chinois par Bovet Fleurier vers 1830.
« Roméo et Juliette », paire de montres Bovet destinées au marché chinois, vers 1830.Crédit : Auteur historique inconnu · Domaine public · image d’origine

Où découvrir cette histoire aujourd'hui ?

À Môtiers, le Musée des Mascarons, rattaché au Musée régional du Val-de-Travers, consacre une exposition permanente à trois siècles d'horlogerie. Elle explique l'évolution du travail, les échanges avec Londres et la Chine, ainsi que la mécanisation et la crise des années 1970. Le musée est un excellent point de départ pour comprendre les objets et celles et ceux qui les fabriquaient.

En parcourant Fleurier, Couvet et La Côte-aux-Fées, on peut aussi prêter attention aux anciennes maisons, aux bâtiments d'ateliers et à la géographie des villages industriels. Pour préparer une visite, consulter directement le musée ou les institutions concernées : horaires et possibilités d'accès aux manufactures ne sont pas permanents.

Pour comprendre les mécanismes

Les mots de l’horloger

Ébauche
Ensemble mécanique encore incomplet, destiné à être terminé, réglé et emboîté.
Établissage
Organisation de la production entre des ateliers indépendants et des spécialistes qui fabriquent les parties d'une montre.
Parties brisées
Expression historique désignant le fractionnement de la fabrication en opérations confiées à différents artisans.
Échappement
Organe qui distribue l'énergie du rouage au régulateur et permet le décompte régulier du temps.
Spiral
Fin ressort associé au balancier d'une montre mécanique pour régler ses oscillations.
Calibre
Type de mouvement horloger identifié par son architecture et ses caractéristiques.
Montre chinoise
Dans l'histoire de Fleurier, montre produite en Suisse pour la clientèle et le commerce en Chine, souvent ornée et parfois vendue par paire.

La mémoire des lieux

Quatre étapes dans la région

Musée des Mascarons · Grand Rue 14, 2112 Môtiers. Exposition permanente sur trois siècles d'horlogerie. Ouverture 2026 annoncée les samedis et dimanches, de 14 h à 17 h, du 25 avril au 29 novembre ; vérifier les horaires et les visites guidées auprès du musée. Informations officielles ↗